Les photographies aériennes et obliques de Fairchild Aerial Surveys

Une collaboration spéciale de Guy Gaudreau et Normand Guilbault

Sous le titre de «Vues aériennes et obliques, 1925-1935», la Section des archives de la Ville de Montréal met en ligne 43 photographies de la grande région de Montréal dont 28 peuvent être attribuées à la «Fairchild Aerial Surveys Co. de Grand-Mère»***. Ces dernières, sommairement datées de la période 1925-1935, livrent néanmoins plusieurs détails fort intéressants sur l’état du développement urbain montréalais et pourraient être bien utiles aux chercheurs et aux amateurs d’histoire, si on pouvait les dater plus précisément (voir la figure 1).

Figure 1. Une des carrières bordant la rue Des Carrières, VM97-3_01-058.

Figure 1. Une des carrières bordant la rue Des Carrières, VM97-3_01-058.

Si ce texte a comme objectif la datation de cette série de clichés, il importe également de définir son origine et le contexte de sa réalisation. Du même souffle, on mettra à profit trois techniques de datation dont la première, toute simple celle-là, a consisté en une visite sur le terrain, représenté à la figure précédente, afin de repérer des maisons qui porteraient en façade une date de construction. Nous en avons effectivement trouvé une, au 1880 boulevard Rosemont près de la rue Cartier, qui arbore l’année 1926. Comme on peut le voir à la figure suivante, cette maison ne se trouve pas sur cette photographie aérienne puisque le lot correspondant à l’adresse y est encore vacant. Force est donc déjà d’admettre que cette première photographie daterait d’avant 1926.

Figure 2. Le lot vacant du boulevard Rosemont. Juste en face, le presbytère de la paroisse Saint-Jean Berchmans et à sa droite, l’église qui n’est encore qu’un sous-sol. VM97-3_01-058.

Figure 2. Le lot vacant du boulevard Rosemont. Juste en face, le presbytère de la paroisse Saint-Jean Berchmans et à sa droite, l’église qui n’est encore qu’un sous-sol, VM97-3_01-058.

 La parade de la Saint-Jean-Baptiste

En examinant les autres photographies de la série, nous en avons trouvé deux qui ont été obligatoirement prises le même jour, en raison de l’événement qu’elles ont capté sur le vif.  En effet, les figures 3 et 4 présentent un défilé qui se déroulait sur la rue Sherbrooke, à en juger par les  personnages alignés dans la rue et les grands attroupements qui longent les trottoirs. La figure 3 est orientée vers l’est avec la rue Sherbrooke comme artère principale.  Il s’agit bel et bien d’une parade de la Saint-Jean-Baptiste.

Figure 3. Archives de la Ville de Montréal, VM97-3_01-026

Figure 3. Archives de la Ville de Montréal, VM97-3_01-026

 Poursuivons la description avec la figure suivante qui est orientée vers l’ouest. Elle met notamment en évidence, au centre de la photographie, l’École normale Jacques-Cartier sise dans le parc La Fontaine et qui  fut détruite par un incendie en 1948; au bas, on aperçoit l’Hôpital Notre-Dame.

Figure 4. VM97-3_01-015

Figure 4. VM97-3_01-015

Pour dater ces deux photos, nous avons eu recours à une seconde méthode : la consultation de l’annuaire municipal de Montréal publié annuellement par la compagnie Lovell et accessible en ligne (voir : http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/lovell/index.html). Ce genre d’annuaire permet de déterminer approximativement la première date de parution des maisons ; ainsi, l’adresse X de la rue Y, absente de l’annuaire de 1929 mais inscrite en 1930, indiquerait, par exemple, une construction datant de 1929-1930. Cette méthode, grossière mais efficace, a été appliquée à une série d’immeubles mitoyens rue Panet apparaissant sur les deux photographies (voir les figures 5 et 6) et qui détonnent par leur luminosité, vraisemblablement indicative d’une date de construction récente (les bâtiments plus vieux ayant noirci au contact des fumées de la ville ou encore peut-être en raison du fait que le briquetage resterait encore à faire). Il s’agit de quatre maisons totalisant 24 logements construits du côté des adresses paires de la rue.

Figure 5. Vue avant ,VM97-3_01-015.

Figure 5. Vue avant ,VM97-3_01-015.

Figure 6. Vue arrière, VM97-3_01-026.

Figure 6. Vue arrière, VM97-3_01-026.

Comme on peut le voir plus bas, une consultation des annuaires permet de déduire assez aisément leur date de construction. En effet, partant de l’hypothèse qu’elles auraient pu être prises au même moment que la photographie de la carrière de la figure 1, nous avons examiné la rue Panet dans l’annuaire de 1924-1925 et dans celui de 1925-1926 (figure 7).  Effectivement, on remarque dans ce secteur la construction, en 1925-1926, de nouveaux logements ─ aux adresses civiques 718 à 764 ─ certains encore inoccupés.  En somme, il ne semble pas faire de doute que les deux photos aient été prises la même année que celle du parc Marquette.

Figure 7. La rue Panet selon les annuaires municipaux de 1924-1925 et de 1925-1926

Figure 7. La rue Panet selon les annuaires municipaux de 1924-1925 et de 1925-1926

Pour valider notre estimation, il fallait vérifier dans les journaux d’époque si la parade prise sur le vif pouvait être celle de la Saint-Jean- Baptiste du 24 juin 1925. À notre plus grande surprise, c’était effectivement le cas. Voici en effet la photo publiée par La Patrie le 25 juin et qui fut prise à une altitude de 3 000 pieds par la Fairchild Aerial Surveys Co. Cette photo, bien que très semblable à celles des figures 3 et 4, ne fait pas partie de la série conservée, tout comme d’ailleurs deux autres qui seront publiées le 5 septembre et le 21 novembre 1925. Cela ne faisait donc plus de doute! Un dépouillement du journal s’imposait pour mieux connaître leur origine.

Figure 8. La Patrie du 25 juin 1925.

Figure 8. La Patrie du 25 juin 1925.

 La Fairchild Aerial Surveys Co.

Le 23 juin 1925, le journal La Patrie annonce à ses lecteurs qu’il nolisera un hydravion afin «de prendre des photographies à vol d’oiseau des manifestations de la Fête nationale». Détail capital : ce projet de nature publicitaire prévoit deux séries de clichés ayant notamment pour but de produire un album-souvenir,  d’abord de la messe célébrée à 10h00 par Monseigneur Pietro Di Maria au parc Jeanne-Mance et ensuite, de la procession prévue pour 15h00. Puisque le 24 juin avait été décrété un jour férié, pour la première fois cette année-là, on anticipait la présence de nombreux spectateurs qui, espérait-on, allaient se procurer le journal.

Au lendemain de la Fête, le quotidien ne publiera qu’une seule photographie aérienne des événements, ce qui semble corroborer l’idée de produire un album-souvenir. Mais puisque nous n’avons trouvé aucune trace de ce dernier en bibliothèque, on peut estimer que La Patrie n’a pas donné suite à ce projet, ce qui expliquerait que le journal ait opté, au cours des 18  mois suivants, de publier certains des clichés captés à ce moment-là. D’ailleurs cinq d’entre eux paraîtront plus tard au cours de l’année,  (la photo VM97-3_01-025, sera publiée le 1er août, la VM97-3_01-050 publiée le 8 août, la VM97-3_01-054 le 22 août, la VM97-3_01-029 le 24 octobre, et finalement la VM97-3_01-021, le 14 novembre ).

L’entreprise qui réalise les clichés n’en est pas à ses premières armes. En effet, la Fairchild Aerial Surveys Co. a débuté ses relations d’affaires avec le journal l’année précédente alors que le 6 septembre, le supplément du journal publie une vue aérienne de Trois-Rivières. Le cliché constitue une nouveauté puisque c’est seulement la deuxième fois que le journal offre à ses lecteurs une telle prise de vue. Puis plus rien, jusqu’au 3 janvier 1925 alors que l’entreprise mauricienne produit une photographie d’Amos en Abitibi, suivie la semaine suivante de Kamouraska. Ensuite, tout au long de l’hiver et du printemps, on offre aux lecteurs d’autres prises de vue aériennes et obliques fort suggestives mais cette fois de grandes villes européennes et surtout françaises, sans qu’on précise leur auteur. Puis enfin, le 25 juin 1925, ce type de photographies de paysages urbains refait surface à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste.  Ces photographies à vol d’oiseau semblent alors être devenues à la mode. Le public, qui n’a pas encore pris l’avion, découvre des paysages urbains sous un autre angle.

 Deux séances de prises de vue

Si les figures 3 et 4 attestent de photographies prises lors du défilé de l’après-midi du 24 juin, nous avons voulu vérifier si d’autres photos auraient pu être prises lors de la messe en plein air de l’avant-midi qui devait être célébrée près du monument de Sir Georges-Étienne Cartier dans le parc Jeanne-Mance. Or, la messe a également été prise sur le vif sur deux clichés dont celui illustré à la figure 9  (voir aussi la VM97-3_01-034). Ainsi, au moins quatre photos de la série − et probablement bien d’autres − doivent dorénavant être datées du 24 juin 1925.

Figure 9. La messe de la Saint-Jean Baptiste célébrée au parc Jeanne-Mance le 24 juin 192 avec une foule formant tout autour un grand cercle, VM97-3_01-017

Figure 9. La messe de la Saint-Jean Baptiste célébrée au parc Jeanne-Mance le 24 juin 192 avec une foule formant tout autour un grand cercle, VM97-3_01-017

Pourraient-elles être toutes datées du 24 juin 1925?

Si le contexte de la prise de vue renforce l’hypothèse d’un synchronisme des dates des 28 photographies, il paraissait nécessaire de procéder à une dernière vérification. Pour ce faire, nous avons mis à l’essai une autre technique de datation, soit la comparaison avec d’autres photographies de l’époque dont on connaît précisément le moment de la saisie en image. À cette fin, fut retenu un grand bâtiment de Montréal, le luxueux immeuble à appartements «Le Château» qui a pignon sur la rue Sherbrooke ouest. Cet immeuble, capté sous différents angles, apparaît sur quatre clichés de la Fairchild. Pour deux d’entre eux, le bâtiment est aisément reconnaissable, comme on le découvre aux figures 10 et 11 (voir aussi  les VM97-3_01-027 et VM97-3_01-073).

Figure 10. L’immeuble «Le Château» au centre-ville de Montréal, VM97-3-01-060.

Figure 10. L’immeuble «Le Château» au centre-ville de Montréal, VM97-3-01-060.

Figure 11. Autre vue de l’immeuble «Le Château», VM97-3-01-020.

Figure 11. Autre vue de l’immeuble «Le Château», VM97-3-01-020.

 On peut encore mieux le distinguer sur l’agrandissement à la figure 12 : l’immeuble est alors en construction puisque les étages supérieurs n’ont pas encore de revêtement extérieur.

Figure 12. Un agrandissement de l’immeuble  «Le Château», VM97-3-01-060.

Figure 12. Un agrandissement de l’immeuble  «Le Château», VM97-3-01-060.

Véritable mémoire visuelle de l’histoire de Montréal, les archives photographiques Notman, déposées au Musée McCord de Montréal, possèdent aussi quelques clichés de l’immeuble à appartements, pris au moment de sa construction. En voici deux qui, par chance, sont datés avec précision.

Figure 13. « Le Château » tel qu’il apparaît le 6 février 1925 : www.mccord-museum.qc.ca/fr/collection/artefacts/MP-0000.2081.92/ - Construction des Appartements Château, rue Sherbrooke, Montréal, 1925.

Figure 13. « Le Château » tel qu’il apparaît le 6 février 1925 : www.mccord-museum.qc.ca/fr/collection/artefacts/MP-0000.2081.92/ – Construction des Appartements Château, rue Sherbrooke, Montréal, 1925.

Figure 14. « Le Château » tel qu’il apparaît le 29 mai 1925 :www.mccord-museum.qc.ca/fr/collection/artefacts/MP-0000.2081.31/  Construction des Appartements Château, rue Sherbrooke, Montréal, 1925.

Figure 14. « Le Château » tel qu’il apparaît le 29 mai 1925 :www.mccord-museum.qc.ca/fr/collection/artefacts/MP-0000.2081.31/  Construction des Appartements Château, rue Sherbrooke, Montréal, 1925.

 À l’évidence, les quatre photographies aériennes de cet autre exercice ont été réalisées après le 29 mai 1925 puisque les travaux de construction étaient plus avancés sur les clichés de la Fairchild. De plus, compte tenu de l’érection rapide du bâtiment, suggérée par les figures 13 et 14, on ne risque guère de se tromper en avançant qu’elles aient été prises au mois de juin, et fort probablement en même temps que ceux tirés lors de la parade de la Saint-Jean Baptiste du 24 juin 1925.

 Conclusion

Compte tenu que 14 des 28 photographies de la Fairchild datent assurément de 1925, soit les quatre de la Saint-Jean, les quatre du Château, les cinq autres publiés par La Patrie cette année-là et celle de la carrière, compte tenu également que le journal projetait de publier un album-souvenir, il paraît presque certain que tous les clichés de la Fairchild aient fait partie d’une même commande.  D’autant plus que la majorité d’entre elles partagent le fait qu’elles aient été prises sous un même ciel partiellement nuageux, ce qui renforce l’hypothèse d’une captation  effectuée au cours de la même journée.  Comme on peut le voir aux figures 1, 3, 4, 10 et 11, des nuages dispersés ont, en effet, ombragé certains segments photographiés.  En somme, les 24 photos qu’on ne peut associer directement à la Saint-Jean, datent assurément de l’année 1925.

Les auteurs

Urbaniste et historien, Guy Gaudreau est professeur émérite de l’Université Laurentienne. Il s’est installé à Montréal en 2009 pour poursuivre ses recherches en histoire urbaine avec son ami et collègue Normand Guilbault, géographe et cadre retraité du Collège Édouard-Montpetit.  Ils travaillent présentement à l’élaboration d’un site web consacré à l’observation des formes urbaines intitulé «liremaville.com».

Pour en savoir plus :

S.A., Processions de la Saint-Jean-Baptiste : en 1924 et 1925, Montréal, Librairie Beauchemin, 1926, 315 p.

Guy Gaudreau et Normand Guilbault, «Une vue inédite de la Saint-Jean-Baptiste du 24 juin 1925»,  Montréal en tête, no 67, automne 2016, p. 30.

«Un hydravion prendra des photographies de la fête de demain», La Patrie, 23 juin 1925, p. 27.

Diane Joly, «Le défilé de la Fête nationale en 1925 : une exposition phare du patrimoine», http://dianejoly.ca/index (site consulté le 3 février 2016).

«La Saint-Jean-Baptiste et la « Patrie »», La Patrie, 23 juin 1925, p.25.

*** Pour voir les photographies numérisées en ligne :

Le lot initial de 106 photos sur plaques de verre dans notre catalogue.

Le lot de 43 vues aériennes offertes sur le portail des données ouvertes.

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