Montréal et la Grande Guerre : le front raconté par Olivar Asselin à son fils (2e d’une série de 6).

BM5-3_14(C48)-001Il y a maintenant 100 ans, la Grande-Bretagne entrait en guerre contre l’Allemagne, entraînant à sa suite le Canada et les autres dominions britanniques. Comment les Montréalais, partis au front ou demeurés au pays, ont-ils vécu ce terrible conflit, d’une intensité sans précédent? Cette série de six articles vise à partager certaines traces émouvantes du passage de Montréal à travers cette époque troublée, qui ont été conservées dans nos chambres fortes.

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Olivar Asselin en 1916. P104,S4,D1,P111.

Olivar Asselin. 1916.

La plupart d’entre vous êtes probablement familiers avec le nom d’Olivar Asselin, célèbre journaliste canadien français, auteur polémiste, rédacteur en chef et propriétaire de journaux ayant vécu de 1874 à 1937. Cet éloquent nationaliste est notamment connu pour son travail au Devoir, à l’Action française, au Nationaliste ou pour ses « feuilles de combat », publiées à compte d’auteur. Saviez-vous cependant qu’il a également pris une part active à la Grande Guerre?

Affiche allemande. 1914. SHM4,S4,D13.

Affiche allemande. 1914. SHM4,S4,D13.

D’abord opposé à la participation militaire canadienne, Olivar Asselin décide après maintes hésitations de se porter volontaire. Ému par les souffrances de la France, il s’engage en novembre 1915, malgré le tumulte que soulève son geste au sein de la famille nationaliste. Asselin est chargé de mettre sur pied un bataillon d’infanterie canadien-français à Montréal : il devient major et commandant en second du 163e, surnommé les « Poils-aux-pattes », dont il confie le commandement principal au lieutenant-colonel Henri Desrosiers, militaire expérimenté de retour du front. Le bataillon part pour les Bermudes en mai 1916 afin de s’y entraîner. Il parvient ensuite en Angleterre en novembre avant d’être démantelé par le commandement britannique et intégré à différents corps de troupes anglo-saxons, au grand désarroi d’Asselin. C’est le sort qui sera réservé à la plupart des bataillons canadiens-français de l’époque.

Carte postale envoyée depuis le front par Olivar Asselin. 1917.

Carte postale envoyée depuis le front par Olivar Asselin. 1917.

Asselin demande son intégration comme lieutenant au célèbre 22e bataillon d’infanterie, seule unité canadienne de langue française à combattre en France sur la ligne de front. Il participe à l’offensive de la crête de Vimy et récolte une citation spéciale pour acte de bravoure, parvenant notamment à tirer ses hommes d’une position dangereuse alors qu’ils sont coincés sous le feu nourri de l’ennemi. Atteint de la fièvre des tranchées, il est hospitalisé en mai 1917 puis renvoyé en Angleterre. Affecté au 87e bataillon d’infanterie en 1918, il participe à la libération des villages frontaliers de France et de Belgique. Tout au long de ce dangereux périple, Olivar Asselin écrit à son fils Jean, alors âgé entre 11 et 13 ans, et lui raconte la guerre sur un ton particulièrement touchant. Dans cette correspondance destinée à un jeune garçon, le journaliste évoque de manière poétique et émouvante ce conflit insoutenable, sans en dissimuler pour autant les aspects les plus terribles.

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Extraits de la correspondance adressée à Jean Asselin :

(cliquer sur les images afin d’accéder aux textes complets)

1916 : l’entraînement aux Bermudes.

26 mai 1916, à Montréal : « Sur le point de m’embarquer, j’envoie mon baiser le plus affectueux à l’intelligent et brillant petit homme qui fera le bonheur et la consolation de son héroïque maman ».

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31 mai 1916, aux Bermudes : « Tu verras ici plus de choses étonnantes que tu n’en as jamais soupçonné. J’ai bien hâte de te voir pour étudier avec toi ce pays si nouveau pour nous et si riche, ton papa Olivar ».

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4 octobre 1916, aux Bermudes : « Mon cher vieux Jeannot, je ne sais où nous serons quand tu recevras cette lettre. Nous devions, comme tu le sais, partir pour l’Angleterre le 14, mais l’arrivée de sous-marins de ce côté-ci de l’Atlantique – et peut-être d’autres raisons aussi – ont rendu nécessaire un changement de programme »

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En octobre 1916, Olivar Asselin raconte parallèlement à un ami sa crainte de voir le 163e bataillon démembré à son arrivée en Angleterre :

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Plus tard, Asselin évoquera avec une certaine mélancolie « ce fantastique été passé aux Bermudes, pendant que les autres corps de volontaires faisaient l’exercice à Valcartier ». Sa lettre comprend également ses souvenirs de camarades décédés entre-temps.

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1916-1917 : Le passage en Angleterre.

5 décembre 1916, sur l’Atlantique : « Mon cher Jean, nous serons dans quelques heures au bout de notre voyage – je veux dire le voyage de mer. (…) Si tu avais dix-neuf jours à passer sur un bateau, comment les exploiterais-tu? »

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31 janvier 1917, en Angleterre : « La belle grande maison que tu vois derrière est le palais de Buckingham, où le roi habite une partie de l’année. C’est dans la ville de Londres, où je suis en ce moment. Je t’embrasse, ton papa, Olivar ».

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1917 : La guerre dans les tranchées françaises.

5 mars 1917, en Angleterre : « Mon cher Jean, je m’embarque demain pour la France. Il n’est pas certain mais il est probable que j’y resterai comme attaché au 22e. C’est un bataillon de braves, qui a illustré le nom canadien-français ».

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15 mars 1917, dans les tranchées : « Il y a aussi pas mal de boue dans les tranchées. Tous les soirs et en réserve comme en première ligne, on s’endort au bruit du canon. (…) Du côté allemand, il y a les marmites, les whiz-bang, les saucisses, les fish-tails, les rum-jars, les tomates et ainsi de suite. (…) Ces divers engins font une musique qui donne parfois la chair de poule. »

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P104-1-1-_1-11528 mars 1917, dans les tranchées : « Au moment où tu recevras cette lettre, j’aurai peut-être été tué. La Providence, malgré les misères qu’elle ne m’a pas ménagées, fut toujours bonne pour moi, ta chère maman peut te le dire; mais cette fois ce sont vraiment les favorisés qui s’en tireront. Apprenez à vous passer de moi. Si je meurs, ne me regrettez pas. »

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SHM4-4_14-18530 avril 1917, dans les tranchées : « Mon cher Jean, j’ai écrit hier à ta maman que j’essaierais de t’envoyer bientôt un casque ou un bonnet de soldat allemand. J’en ai un, mais il est avec moi dans les tranchées, et pour le moment il ne m’est pas facile de le mettre à la poste. »

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9 mai 1917, dans les tranchées  : « Mon cher Jean, ces deux mitrailleurs d’en bas sont en train de préparer un bon tour au gros cochon d’en haut. C’est généralement ainsi que les choses se passent ».

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30 mai 1917, au front : « on entend dans le ciel quelque chose comme Bz… Bz… Bz… ou Pash… Pash… Pash… Ce sont les pruneaux des canons de marine ».

24 mai 1917 : pendant ce temps, à Montréal, l’abbé Philippe écrit à Olivar Asselin pour l’informer du décès de sa mère.

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1917-1918 : Le retour en Angleterre suite à la fièvre des tranchées.

Juin 1917, camp Bramshott : « une commune, mon cher Jean, est censée être une terre qui n’appartient à personne en particulier mais à tout le monde en commun ».

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Septembre 1918, camp Bramshott : « Pour commander à trois ou quatre millions d’hommes, il faut ne pas s’être gavé de rosbif et de plum-pudding depuis cinquante générations. Le Canadien-Français a encore l’esprit plus alerte que ses concitoyens anglais, bien qu’on ne lui ait guère donné dans la guerre actuelle l’occasion de la montrer ».

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Automne 1918 : La libération des villages occupés et la fin de la guerre.

2 novembre 1918, en France : « mon cher Jean, nous continuons d’avancer à travers les ruines. (…) Dans les villages que nous traversons, il y a beaucoup de civils que les Boches, avant de partir, ont dépouillé de tout. »

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15 novembre 1918, en France : « mon cher Jean, ton papa a fait joliment du chemin et vu joliment de choses depuis ses dernières lettres. L’armistice s’est signé (…). Enfin nous les avions! »

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17 novembre 1918, en Belgique : « mon cher Jean, j’ai tous les bonheurs. Après avoir pris ma petite part à la délivrance de Valenciennes, me voici, avec le corps canadien, en route pour l’Allemagne. »

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« Je te nomme papa pour le temps de mon absence. Sois un bon petit papa, ton papa à toi, Olivar Asselin. »

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Olivar Asselin recevant la Légion d'honneur. 1919. P104,S4,D1,P112.

Olivar Asselin recevant la Légion d’honneur. 1919. P104,S4,D1,P112.

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À suivre! Prochain article :

Montréal et la Grande Guerre : l’effort médical

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Pour en apprendre plus :

Acteurs de notre histoire, une exposition virtuelle par les Archives de la Ville de Montréal.

Fonds Olivar Asselin (BM055)

Fonds Jean Asselin (P104)

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Sources :

  • Archives de la Ville de Montréal.
  • Rumilly, Robert. Histoire de Montréal (tome 3). 1972,  524 p.
  • Dictionnaire biographique du Canada. Asselin, Olivar. http://www.biographi.ca/fr/bio/asselin_olivar_16F.html.
  • Linteau, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération. 1992,  613 p.
  • Astorri, Antonella et Patrizia Salvadori. Histoire illustrée de la Première Guerre mondiale. 2008. 191 p.

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