L’influenza de 1918-1919 à Montréal : « Les mesures énergiques »

 

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

Le 7 octobre 1918, Montréal compte déjà près de 300 personnes atteintes de l’influenza, la « grippe espagnole », dont environ 120 en meurent. Tout indique que le mal progresse rapidement dans la population. L’administration montréalaise, alors sous tutelle, et son Bureau de santé édictent leurs premières dispositions pour combattre le fléau. Ils ordonnent la fermeture immédiate des lieux publics suivants : écoles, théâtres, cinéma, salles de danse et de concerts ou autres endroits de réunions. Le lendemain, à la une de son édition quotidienne, La Presse y consacre sa manchette principale : « La grippe espagnole à Montréal : Des mesures énergiques sont prises pour enrayer l’épidémie ».

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

Cette même journée, en éditorial, Le Canada présente les deux moyens privilégiés « [p]our combattre l’épidémie : la prévention et la bonne santé. Pour le premier, on favorise la désinfection et l’absence de contact avec les malades qui se doivent d’être isolés. Le second suppose une alimentation saine et substantielle, du repos, des exercices en plein air et au soleil tout en évitant le froid humide.

De nouvelles restrictions s’ajoutent rapidement. Les commerces, sauf plusieurs exceptions, doivent fermer leurs portes à 16 h et les bureaux au plus tard à 16 h 30 afin de diminuer l’affluence dans les tramways entre 17 h et 18 h. De plus, la police de Montréal se voit ordonner d’appliquer plus sévèrement le règlement 323, adopté en 1904, qui interdit de cracher sur les trottoirs et sur les planchers des « petits chars » ou autres édifices publics. Douze personnes sont arrêtées en soirée. Dans un cas, un homme est condamné à 25 dollars d’amende ou 2 mois de prison alors que deux individus reçoivent une pénalité de 10 dollars chacun.

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

La Presse, 12 octobre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197697 (consultée le 14 mai 2020)

Des conseils viennent accompagner les moyens, tels que « toussez dans un mouchoir ou à l’abri de votre main » ou « Ne vous servez ni du verre ni de la pipe de quelqu’un ».

La Commission administrative, responsable de la gestion et du redressement des finances de Montréal, demande au Bureau de santé de se saborder. Composée du médecin municipal, le docteur Séraphin Boucher, du maire Médéric Martin, d’un prêtre anglican, d’un curé catholique, d’un industriel et de quatre échevins, cette entité n’est pas de taille face à la crise sanitaire. Ses membres démissionnent, remplacés, dans la matinée du 10 octobre, par un groupe surtout formé de représentants francophones et anglophones du corps médical, dont Boucher. Ernest Décary, l’administrateur de la tutelle, devient président du nouvel organisme qui conserve le même nom.

En soirée, le gouvernement du Québec accorde au Comité supérieur de l’Hygiène des pouvoirs étendus dans l’intérêt de la santé publique. Ses ordonnances entrent en vigueur sur tout le territoire de la province, y compris Montréal. Une autre mesure, approuvée par les autorités ecclésiastiques, est mise en place : la fermeture des églises pour les prochains dimanches. Aucune messe ne peut y être célébrée. Pour plusieurs, c’est du jamais vu.

La semaine qui suit s’avère catastrophique avec un total de plus de 7 000 cas et 1000 décès[1]. Le refuge Meurling, transformé en hôpital municipal, accueille des patients “pauvres ou indigents” atteints du virus. Très rapidement, les autorités sollicitent l’aide des infirmières et des médecins. Déjà, les institutions hospitalières existantes disposent de lits consacrés aux malades de l’influenza, mais en ajoutent près de 200. Plusieurs communautés religieuses, à la demande de l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchesi, vont prêter main-forte en tant que « gardes-malades ». Les Sœurs grises se dirigent vers le Meurling, créent une aile pour enfant à l’hôpital Saint-Paul et inaugurent un hôpital temporaire pour les femmes, rue Moreau. Celles de l’Immaculée-Conception mettent sur pied un même type d’établissement pour soigner les malades de la communauté chinoise. Des bureaux de renseignements et d’urgence sont aménagés dans différents secteurs de la ville, dont l’une des responsables est Idola Saint-Jean.

Vers la fin de la semaine, on apprend que les voyageurs de commerce font circuler une pétition afin que les magasins ouvrent à 9 h 30 et ferme à 19 h. Une délégation de marchands-détaillants se rend à l’hôtel de ville et obtient du Bureau de santé une modification des heures. Dorénavant, les commerces ne devront pas ouvrir avant 10 h 30 et devront clore leurs activités entre 18 h 30 et 19 h au lieu de 16 h.

De nouveaux hôpitaux sont établis à l’école Saint-Joseph et à l’Orphelinat Saint-Arsène. Pour que les efforts de tout un chacun soient mieux coordonnés, la cité est divisée en deux parties (est et ouest), dont la ligne de démarcation se trouve rue de Bleury. Néanmoins, des rumeurs courent dans la municipalité. Le Bureau de santé tient une réunion d’urgence le samedi 19 octobre pour rassurer la population et proclamer que « l’influenza n’est pas le typhus, la lèpre, la peste ou la soi-disant fièvre noire ».

 

… le moyen le plus rapide de faire disparaître l’épidémie est d’éviter, autant que possible, tout contact intime, les foules, et l’usage en commun d’ustensiles et de verres, et d’avoir un soin scrupuleux de ses mains et de sa bouche. On n’a pas à craindre l’infection de l’air, mais les sécrétions humides, les excrétions et la salive peuvent transmettre l’infection soit directement, soit indirectement, par l’usage en commun d’essuie-mains, de verres, de tasses insuffisamment nettoyées, de cuillères, de fourchettes et de couteaux… (publié dans La Presse, 21 octobre 1918, p. 1)

 

Le 25 octobre, à la requête du Conseil provincial, l’archevêque de Montréal fait parvenir une lettre au clergé et aux fidèles pour réclamer à nouveau la fermeture des temples lors du prochain dimanche : « Nous dispensons tous les fidèles de l’obligation d’entendre la messe ce jour-là. Nous demandons de nouveau qu’une messe privée soit dite dans chaque église à 9,30 heures, que les cloches l’annoncent, et que, dans les familles, on s’unisse au prêtre en récitant pieusement le chapelet ».

Le lendemain, les membres du Bureau s’entendent pour qu’un nouvel avis public soit diffusé. Présenté sous la forme d’un tableau condensé en 15 points, il reprend les mesures déjà adoptées accompagnées de nouvelles telles que l’interdiction du « balayage à sec des chaussées et tous les endroits où le public est admis ». De plus, on enjoint au personnel enseignant en congé forcé de prêter main-forte aux autorités hygiéniques montréalaises.

http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3197710 (consultée le 14 mai 2020)

Pour le vendredi 1er novembre, fête de la Toussaint, Mgr Bruchési intervient auprès des instances municipales afin que les paroisses du diocèse célèbrent la liturgie. Peine perdue, le Bureau de santé indique, dans une lettre à l’archevêque, qu’il ne peut accepter sa demande. Qui plus est, le Conseil d’hygiène provincial recommande que les lieux de culte soient fermés les trois premiers jours de novembre.

Face à la diminution de l’épidémie, depuis les derniers moments d’octobre, le Bureau de santé choisit d’abroger sa réglementation sanitaire le 7 novembre. Il permet dès le lendemain la réouverture des églises suivies des théâtres le 11 et des écoles le 12. Sa décision est rapidement revue, car prise sans consultation avec son autorité supérieure, le Conseil de la province.

Deux jours plus tard, la Cité de Montréal peut publier un avis « amendant le règlement adopté le 26 octobre 1918 intitulé Règlement concernant les mesures à prendre pour combattre l’influenza ». Les lieux de cultes rouvrent à compter de midi le 10 novembre. Des matchs de baseball peuvent se jouer le lundi. Les écoles commencent le 12, mais pour les externats et les universités, le tout est reporté au 18 novembre. Pour les endroits d’amusements, ce sera le 14 à certaines conditions. Dans les salles de cinéma et théâtres, les enfants de moins de 17 ans ne pourront assister aux représentations. De plus, aucune personne dans les allées ou debout à l’arrière ne sera tolérée. Finalement, le Bureau de santé pourra remettre en vigueur des restrictions à tout moment.

Le Canada, 7 novembre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1614085 (consultée le 14 mai 2020)

Le Canada, 7 novembre 1918, http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1614085 (consultée le 14 mai 2020)

Après quatre semaines, les interdictions sont levées. Le 11 novembre, le grand défilé de l’emprunt de la Victoire, qui coïncide avec l’annonce de l’Armistice, peut se dérouler. Plus de 130 délégations composées d’un millier de gens paradent rue Sherbrooke, d’Atwater au parc La Fontaine, devant plus de 20 000 citoyens. Les autorités sanitaires acceptent que cinémas et théâtres ouvrent plus tôt que prévu. Les publicités de films et de spectacles envahissent les quotidiens du 12.

Et la vie reprend graduellement son cours, mais l’épidémie ne disparaît pas comme par magie. Jusqu’à la fin janvier 1919, ce sont près de 1000 nouveaux cas et plus de 500 décès qui s’ajoutent au « baromètre tragique ».

Kanien'kehá:ka de Kahnawake lors du défilé de l’Emprunt de la victoire et de l’Armistice face au Grand Séminaire de Montréal, photo Edgar Gariépy, 11 novembre 1918. Archives de la Ville de Montréal, BM42-G1050.

Kanien’kehá:ka de Kahnawake lors du défilé de l’Emprunt de la victoire et de l’Armistice face au Grand Séminaire de Montréal, photo Edgar Gariépy, 11 novembre 1918. Archives de la Ville de Montréal, BM42-G1050.

 

[1] . Voir l’article L’influenza de 1918-1919 à Montréal : « Le baromètre tragique »

Sources :

Épidémie de grippe espagnole (Influenza). Rapport sur l’épidémie de grippe espagnole ayant sévi à Montréal à partir du 23 septembre 1918… 6 février 1919. VM166-D00868-12-3.

Fahrni, Magda. “Elles sont partout…” : les femmes et la ville en temps d’épidémie, Montréal, 1918-1920. Revue d’histoire de l’Amérique française, 2004, vol. 58 nos 1, p. 67–85. https://doi.org/10.7202/010973ar 

Goulet, Denis. “Les grandes épidémies qui ont frappé le Québec”. Québec-Science. 2 avril 2020 https://www.quebecscience.qc.ca/sante/grandes-epidemies-quebec/

La Patrie, 1er octobre 1918 au 16 novembre 1918

La Presse, 1er octobre 1918 au 16 novembre 1918

La semaine religieuse de Montréal : Vol. 72, no 17 (21 oct. 1918) p.259-260, http://www.canadiana.ca/view/oocihm.8_04695_1872

Le Canada, 23 septembre 1918 – 1er février 1919

La semaine religieuse de Montréal : Vol. 72, no 19 (4 nov. 1918) p.293-295, http://www.canadiana.ca/view/oocihm.8_04695_1874

La semaine religieuse de Montréal : Vol. 72, no 20 (11 nov. 1918) p.306, http://www.canadiana.ca/view/oocihm.8_04695_1875

Learning from Past Pandemics: Resources on the 1918-1919 Influenza Epidemic in Canada http://activehistory.ca/2020/04/learning-from-a-past-pandemic-resources-on-the-1918-1919-influenza-epidemic-in-canada/

Robert, Mario, Paul-André Linteau et Léon Robichaud. Chronologie de Montréal. Montréal, Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, 2015 — . http://chronomontreal.uqam.ca

 

 

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Une réponse à L’influenza de 1918-1919 à Montréal : « Les mesures énergiques »

  1. Yves Labrèche dit :

    Cher Mario, c’est très intéressant.
    Par ailleurs, Yves Frenette ainerait vous contacter mais il semble que nous n’ayons pas la bonne adresse courriel. Pourreiz-vous me l’envoyer par courriel? Merci et au plaisir de recevoir de vos nouvelles,
    Yves

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